Forum de la SPQ

L'expérience intérieure et les pouvoirs sociaux

 

Texte de présentation du thème pour la table ronde sur ce sujet

Interventions:

Gilbert Boss: La pensée dans le champ des pouvoirs idéologiques

 


Gilbert Boss: La pensée dans le champ des pouvoirs idéologiques

Plus que la question des similitudes entre les attitudes liées à la mystique et à l'anorexie chez les femmes, où s'exprime le désir d'une maîtrise décisive du corps, plus même que le constat (intéressant en soi, bien connu, mais contraire à l'opinion habituelle qu'on se fait des mystiques) du caractère très actif, entreprenant, conscient des enjeux de pouvoir dans la société, de nombreux mystiques, c'est la lutte idéologique que mènent certains contre les pouvoirs idéologiques ou religieux, qui m'a spécialement  intéressé, et tout particulièrement dans le développement de ce thème que faisait Mme Allendesalazar à propos de Thérèse d'Avila. N'est-il pas impressionnant en effet le portrait de cette femme qui, avide de liberté, se trouve une voie propre dans une carrière religieuse, en naviguant entre les autorités établies pour imposer sa manière de voir et de faire, en feignant de se soumettre, mais de manière à subvertir l'autorité, comme dans son procédé de multiplication des confesseurs, qui lui permet de trouver toujours celui qui la confirmera dans le choix qu'elle a fait? Une grande mystique de la tradition catholique, qui devrait confirmer cette tradition, serait pourtant athée aujourd'hui. Telle était l'une des thèses de Mme Allendesalazar. Et pourquoi lui voit-on alors une telle ferveur religieuse? - Premièrement, elle n'avait pas le choix de refuser le christianisme dans la société de son temps. Deuxièmement, elle avait compris que, en posant comme autorité ultime Dieu lui-même, l'église laissait une issue qu'on pouvait saisir avec suffisamment d'audace, celle de faire jouer, dans une certaine mesure du moins, l'autorité de Dieu contre celle de l'église. Il fallait donc avoir un contact direct avec le père suprême pour pouvoir se libérer quelque peu de l'étau des pères inférieurs - une stratégie qui ne serait plus aussi utile aujourd'hui (il en faut d'autres). Voilà donc une pensée qui ne peut être comprise naïvement, sans tenir compte des enjeux de pouvoir qui l'animent, et dont la compréhension peut amener à renverser le sens apparent de l'œuvre de la célèbre mystique. Thérèse, par cette ruse (peut-être à  moitié consciente), a-t-elle gagné? Oui pour elle, assez largement (elle a effectivement joui d'une liberté inhabituelle pour les femmes de son temps). En partie encore pour ses "filles", en tant qu'elle les a libérées de certaines contraintes étroites de l'époque, comme celle de la famille, mais en partie seulement, puisque les libertés qu'elle leur acquérait, étaient acquises au prix d'autres servitudes, comme l'enfermement dans le couvent avec ses règles strictes. Mais sans doute a-t-elle perdu la bataille dans l'influence de son oeuvre. En la sanctifiant en effet, en la plaçant décidément parmi ses représentants autorisés, pour ainsi dire, l'église a neutralisé son œuvre et sa figure. En affirmant que Thérèse est aujourd'hui du côté des athées, Mme Allendesalazar refuse la confiscation dont elle a fait l'objet et la revendique pour le courant des contestataires des pouvoirs sociaux et idéologiques.

Cette analyse de la pensée comme n'ayant pas seulement des enjeux théoriques, voire comme ayant en tout premier lieu des enjeux pratiques, me paraît fort pertinente également dans tout le domaine de la philosophie. Peut-être certains penseurs se contentent-ils de vouloir dire ce qu'est le monde tel quel, mais on trouve aussi chez les philosophes un grand désir de transformation de la vie, grâce à laquelle l'être pensant puisse se libérer par la pensée, d'un côté, mais également libérer sa pensée, de l'autre. Et c'est un combat sans fin contre les pouvoirs sociaux et idéologiques qui tentent au contraire de soumettre à la fois les gens et leur pensée. Cette lutte implique donc des principes d'interprétation dans la lecture des philosophes, ou de ceux du moins qui ne se contentent pas de théorie (à supposer qu'une telle limitation soit concevable en philosophie). En effet, impossible dans ce cas de les lire littéralement, en donnant aux termes et aux formules qu'ils utilisent leur signification habituelle, c'est-à-dire celle qui leur revient selon les autorités idéologiques du moment. Les penseurs doivent parler le langage des autorités auxquelles  ils s'opposent, et ne peuvent donc s'exprimer que par la manière dont ils le déforment dans leur discours. Il y a dans cette opération un équilibre qu'ils doivent trouver. S'ils produisent ces déformations d'une manière trop visible, ils vont buter immédiatement contre les dispositifs de répression de leur société. S'ils procèdent d'une manière trop nuancée, trop fine, ils risquent de passer inaperçus aux yeux de ceux à qui ils voudraient s'adresser. Entre les deux extrêmes, il y a mille positions prises par les philosophes, mille stratégies pour faire passer leur critique entre les mailles des filets de la censure ou de l'inquisition. Quant aux pouvoirs religieux et idéologiques, ils utilisent également deux procédés principaux. En premier lieu, il s'agit de repérer ces déviations sans cesse renaissantes et de les réprimer (brûler les livres ou les auteurs, contraindre ceux-ci à des désaveux, interdire leur lecture, ou la rendre difficile, etc.). En second lieu, quand ces mesures échouent, il reste à récupérer les oeuvres en les soumettant à une interprétation neutralisante qui puisse en recouvrir le discours contestataire. (Ainsi, on sanctifie Sainte-Thérèse, et on désamorce sa force contestatrice en  la promouvant au rang de représentante officiellement agréée de la foi catholique; et de même, on travaille généralement à recouvrir sans cesse les œuvres philosophiques d'un commentaire proliférant qui les enferme dans un grand filet, où elles ne se comprennent plus que par rapport à une idéologie ambiante, comme des nuances de celle-ci; on en fait les objets d'une lecture spécialisée, supposée scientifique, et les retire ainsi à leurs lecteurs vivants, etc.)

On tend à croire que, de nos jours, dans des sociétés jouissant de la liberté démocratique, ces contraintes n'existent plus, et que la critique peut agir de manière tout à fait directe, au grand jour. C'est vrai dans une certaine mesure. Mais ne serait-il pas naïf de croire que nous soyons libérés de ces pouvoirs idéologiques, et que la lecture des philosophies n'exige pas, aujourd'hui aussi, un regard qui traverse la lettre pour atteindre leur principe critique et libérateur?


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